L'Europe de La Défense
Pierre Mackowiak
Même l’Europe, mère de toutes les nations, pourrait chuter. Ce constat posé par Paul Valéry au lendemain de la Première Guerre mondiale résonne avec notre actualité. Ayant retenu la leçon, nos anciens ont choisi la défense de l’Europe, il y a 70 ans. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les États européens ont décidé de confier leur défense à l’OTAN, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, chapotée par les Etats-Unis. L’organisation que nous connaissons aujourd’hui est née au début des années 1950, durant la guerre de Corée. En 1951 fut créé le commandement militaire intégré de l’OTAN. Celui-ci permet une planification militaire conjointe et un commandement unifié des forces alliées. Mais ce choix de l’OTAN se fit au détriment d’un autre : celui d’une défense européenne intégrée et autonome, celui d’une armée européenne indépendante, celui de la Communauté Européenne de Défense (le projet Pleven). Soumise au référendum des nations participant à ce projet, la CED fut rejetée en France et aux Pays-Bas en 1952.Cette année-là, il y a plus de soixante-dix ans, le sort de la défense européenne a été scellé. Aujourd’hui nous en payons le prix. Pensant profiter des dividendes de la paix, les Européens ont cessé d’investir dans leur défense. Pensant profiter du bouclier nucléaire américain, les Européens n’ont pas développé leurspropres armes atomiques. En conséquence, nos casernes se sont vidées, et notre industrie de la défense ne s’est pas développée. Nous manquons de tout : d’armes, de chars, d’avions et même de munitions. Le peuque nous possédons, nous l’achetons aux Américains, quitte à snober nos voisins européens – conséquence d’un choix stratégique parfois, d’une pression politique le plus souvent suivant l’analyse de Muriel Domenach. Ainsi l’OTAN, au nom de la défense de l’Europe, a désarmé les Européens. Depuis trente ans, les chefs de corps de toute l’Europe ont alerté sur ce désarmement. Nos anciens, les politiques qui gouvernaient les États européens ces trente dernières années, ne les ont pas écoutés. Et aujourd’hui, c’est notre jeunesse qui, à l’aube du XXIe siècle, doit faire face à un monde de plus en plus violent, en étant de moins en moins armée.
Nous avons dressé un triste tableau de la défense européenne. Pour autant, l’OTAN n’a-t-elle pas assuré la sécurité du continent depuis soixante-dix ans ? De fait, nous connaissons une des périodes de paix les plus longues de l’histoire en Europe : la conscription a été supprimée dans plusieurs pays dont la France, les cultures et les populations européennes ont pu se brasser, se mélanger. Mais cette paix n’est qu’intérieure. Depuis plusieurs décennies, nous sommes en guerre sur plusieurs fronts extérieurs. Nous sommes en guerre contre le terrorisme islamique. Nous sommes en guerre dans le cyberespace pour protéger nos infrastructures de santé, nos administrations. Nous sommes en guerre contre les passeurs qui se jettent à l’assaut de nos frontières. Dans ces combats, l’OTAN nous protège-t-elle ? Elle n’a pas les outils pour le faire. Ainsi la défense européenne choisie il y a 70 ans n’est aujourd’hui plus adaptée. Pour notre indépendance, pour notre sécurité, il nous faut une défense européenne de l’Europe, une défense indépendante et dissuasive, une Europe de la défense. Elle existe déjà en puissance dans les chancelleries européennes, dans les discours de nos représentants, Emmanuel Macron en première ligne. À nous maintenant d’agir. Mais gardons-nous de sauter des étapes. Ce n’est pas demain qu’existera une armée européenne indépendante sous gouvernance européenne. Pour que celle-ci existe, il faudrait d’abord un pouvoir européen politique et fort. L’Union européenne n’a ni l’un, ni l’autre. La constitution d’une véritable industrie européenne de la défense, voilà notre première étape vers une Europe de la défense. Des géants de l’industrie de la défense existent déjà sur notre continent : Dassault, Thalès… Il faut maintenant favoriser leur développement et concentrer nos investissements sur elles. Autrement dit, il nous faut une préférence européenne véritable et une stratégie de défense commune, ce que Jacques Attali a appelé l’« European Defense by act » dans un entretien au Grand Jury de RTL en mars 2025 en commentant le chemin pris par l’Union européenne avec son programme ReArm Europe. Ce dernier met à dispositiondes États membres plusieurs outils leur permettant d’investir jusqu’à 800 milliards d’euros dans leur défense. Les 650 premiers milliards proviendraient d’une augmentation des budgets de défense nationaux de 1,5% de leur PIB respectif sur quatre ans. Ces efforts supplémentaires seraient en partie exemptés des règles européennes sur la dette et le déficit. Les 150 milliards d’euros restants forment une enveloppe de prêts réservés à des armements de conception européenne ou de pays-tiers associés. Pour y accéder, les États membres doivent soumettre un plan d’investissement pluriannuel en accord avec les objectifs de l’exécutif européen. Le développement de l’industrie européenne de la défense permettra la standardisation de notre armement et la création d’une interopérabilité européenne. Notre indépendance dans le secteur de la défense sera assurée lorsque l’ensemble de notre système d’armement fonctionnera de manière autonome sans utiliser les systèmes d’exploitation américains ou leurs satellites. Cette autonomie est nécessaire, comme l’illustre l’exemple des F-35 américains. Ces avions de chasse dont certains États européens disposent nécessitent des mises à jour et les systèmes d’informations américains pour fonctionner. Au bon vouloir des Etats-Unis, ces avions peuvent donc être cloués au sol. Acheter américain nous rend dépendants. Il faut donc sortir les États européens du piège vicieux « d’acheter vite » aux Américains, les sortir du schéma posant l’OTAN comme une centrale d’achat de matériels américains pour une Europe vassalisée. Par le passé, l’Union européenne avait déjà mis en avant des objectifs de coopération et d’interopérabilité afin d’éviter ce piège. Mais malgré cela, l’ensemble des fonds proposés par l’Union européenne depuis plusieurs années, que ce soit le Fond Européen de la Défense ou la Facilité pour la paix, ont mal été utilisés : « les trois-quarts [de la Facilité pour la paix] ont été utilisés pour acheter du matériel non-européen » déplorait par exemple E. Macron dans son discours à la Sorbonne en avril 2024. L’« European Defense by act » doit nous empêcher de tomber dans le même travers. Pour autant, la stratégie commune définie par l’Union européenne dans sa boussole stratégique en mars 2025 n’est pas claire. Tout d’abord ce livre blanc sur la défense se perd en énonçant un trop grand nombre d’objectifs : soutenir l’Ukraine, intervenir en dehors de l’UE, consolider le lien transatlantique, renforcer l’industrie européenne de la défense… Sans une fin précisément posée, comme l’expliquait le Général Desportes au Figaro en février 2024, il n’est pas possible d’ordonner et d’asservir efficacement les moyens nécessaires à l’action et donc de définir une stratégie. Également, ce livre blanc maintient l’ambiguïté des liens entre l’OTAN et cette Europe de la défense. Le plan Rearm Europe appelle les États européens à investir davantage de leur PIB dans la défense, comme l’exigeait Donald Trump en janvier 2025… Il implique toujours que la défense de l’Europe est déléguée à l’OTAN sans pour autant appeler à une refonte de cette organisation. Enfin ce livre blanc sur la défense est difficilement déchiffrable, la faute à un langage technocratique. « Augmenter la résilience », « la synergie opérationnelle », « la posture opérationnelle »… que d’expressions au sens obscur et difficilement dévoilé. Nous touchons ici aux limites de l’action européenne, son fuseau d’action est étroit. La défense est un domaine réservé des États-nations. En effet, dans les traités européens, la défense n’est pas reconnue comme une compétence communautaire. Ainsi la défense européenne dépend des velléités nationales. Que peut faire l’Union européenne contre les achats allemands de F-35 en mars 2025 aux dépends de l’industrie européenne ? Certains députés européens appelaient à la mise en place de droits de douane sur les importations d’armements américains. Cependant, l’Article 346 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) permet aux États membres de prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger leurs intérêts essentiels de sécurité, notamment en matière d’armement. Cela inclut l’exemption des règles douanières et commerciales habituelles de l’Union européenne. Ces États persévèrent dans leur achat de matériels américains pour une raison simple : les Etats-Unis sont la première puissance mondiale. Mettons-nous à la place de la Pologne : qui pourrait assurer avec le plus de certitude sa sécurité ? Les Etats-Unis ou une alliance européenne encore à l’état de projet ? Une alliance qui prendrait encore plusieurs années pour devenir opérationnelle alors que la menace n’a jamais été aussi pressante. Le choix est vite vu. Telles sont la limite droite et la limite gauche de l’Union européenne. Faute de politiques communautaires supplémentaires possibles sur la question de défense, d’autres initiatives doivent être prises à l’échelle nationale. La première de toute doit être un renforcement de la branche européenne de l’OTAN. Aujourd’hui, 70% de ses forces sont américaines ; soncommandement agit directement sous les ordres du Président des Etats-Unis. Notre défense est déléguée et nos investissements sont influencés puisque, pour assurer l’interopérabilité des forces de l’OTAN, quoi de plus logique que d’acheter américain. Il faut inverser le rapport, que les Européens représentent la majorité des forces de l’OTAN. Pour ce faire, deux étapes sont nécessaires. La première serait de transformer cette structure en une structure bicéphale, une tête européenne et une tête américaine, une proposition étudiée par le Center For Strategic & International Studies, « Why it’s time to reconsider a European Army ». La seconde serait d’investir considérablement dans l’OTAN, non seulement économiquement, mais surtout humainement. Cette initiative pour prendre la tête de l’OTAN doit être menée par les grandes puissances militaires européennes, la France en tête.
La France est la seule à pouvoir devenir une alternative aux Etats-Unis puisque qu’aucun autre État européen ne dispose d’une arme atomique souveraine, pas même le Royaume-Uni. Cette idée d’un bouclier européen français est d’actualité. Emmanuel Macron, dès son discours à l’École de Guerre en 2020, évoquait la possibilité d’étendre la couverture nucléaire française à l’ensemble du continent. Pour cette avancée, la dissidence est avant tout intérieure. Les politiciens de tout bord crient à une perte de souveraineté française. Selon eux, la France, dès lors que le bouclier serait étendu, devrait partager la décision de l’activation nucléaire. Or tel ne serait pas le cas. La décision resterait entre les mains du Président français comme l’a rappelé E. Macron le 5 mars 2025 dans une allocution télévisée. La France pourraitconstituer cette alternative aux Etats-Unis. Elle pourrait prendre la direction de la défense européenne, planifier et coordonner le réarmement des États européens. Elle pourrait s’assurer de l’interopérabilité des armes et proposer une alternative à l’américaine. Finalement, elle pourrait donner naissance à une Europe de la Défense. Ainsi, l’Europe retrouverait son indépendance militaire, et, en conséquence, son indépendance diplomatique. Mais ce rêve est encore loin. Dans un éditorial publié au Figaro « Et si la France vivait un moment consulaire », Raphaël Doan évoquait cette perspective d’une défense française de l’Europe. Mais pour ce faire, il nous manque plusieurs choses. D’abord, les moyens financiers, dont le déblocage nécessiterait des réformes profondes de notre modèle social et de notre administration. Ensuite, d’être prêt à s’engager à la fois matériellement et symboliquement pour les autres États membres. Et enfin, ce qui nous manque le plus : la volonté politique de prendre la tête de l’Europe. Cette dernière est grevée par l’absence d’identité européenne et l’incompréhension populaire du projet européen. Pour autant, ce réarmement massif ne serait pas sans bienfaits pour l’économie française comme le notait Jacques Attali dans le Grand Jury.
Que conclure ? L’Europe s’est désarmée depuis soixante-dixans. Aujourd’hui sa défense n’est plus adaptée. Il nous faut développer une défense commune autonome et indépendante. Cette défense existe déjà à l’état de projet, c’est l’Europe dela défense tant de fois évoquée par E. Macron depuis 2017. Nous avons vu les limites de ce projet dans les cadres institutionnels actuels mais nous avons aussi noté la volonté profonde de nombreux acteurs nationaux et européens de changer les choses. Il nous reste maintenant à agir pouréchapper à l’abîme de l’histoire et pour retrouver notre place dans le monde.
Pierre Mackowiak
« L’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde »
La Crise de l’Esprit, Paul Valéry (1919)
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